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Smartphones : progrès écologique réel ou greenwashing technologique ?

Alexis Normand

Malgré la promesse de progrès écologique, 80 à 85 % de l’empreinte carbone d’un smartphone est déjà “verrouillée” avant même son premier allumage. Un constat qui interroge profondément le modèle économique fondé sur le renouvellement rapide des appareils.

Chaque année, la présentation des nouveaux flagships s’accompagne de discours sur l’innovation responsable. Pourtant, une étude récente menée par Greenly, spécialiste de la comptabilité carbone, vient rappeler une vérité souvent occultée.

L’essentiel de l’impact environnemental d’un smartphone est déjà fixé avant même que l’utilisateur ne le sorte de sa boîte.  L’analyse porte sur plusieurs modèles premium récents d’Apple, Samsung, Xiaomi et Google. Elle couvre l’ensemble du cycle de vie, de l’extraction des matières premières à la fin de vie. Décryptage avec Alexis Normand, CEO et cofondateur de Greenly.

Écarts spectaculaires entre constructeurs…

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle l’usage pèserait le plus lourd, la fabrication concentre l’essentiel de l’empreinte carbone. « Un smartphone est un concentré de haute technologie miniaturisée. Et c’est précisément cette complexité qui explique le poids carbone de la fabrication. »

Cet appareil contient plus de 50 métaux et minéraux différents. À savoir, du lithium pour la batterie, du cobalt, des terres rares pour les aimants et les composants électroniques, du tantale, de l’étain, de l’or.

« L’extraction de ces matériaux est extrêmement énergivore et souvent réalisée dans des régions où le mix électrique est encore très carboné. Ensuite vient la fabrication des composants eux-mêmes, notamment les semi-conducteurs », précise Alexis Normand.

Et cela ne s’arrête pas là. La production d’une puce de quelques nanomètres nécessite des salles blanches, des procédés chimiques de gravure ultra-précis. Un processus vorace en eau ultrapure et en énergie.

« Les fonderies de semi-conducteurs, concentrées en Asie du Sud-Est, à Taïwan et en Corée du Sud, tournent sur des réseaux électriques encore largement alimentés par des énergies fossiles. L’écran, la batterie, les modules caméra ajoutent chacun leur propre empreinte », explique-t-il.  

Ajoutez à cela le transport et la logistique. Car les composants traversent généralement plusieurs continents avant l’assemblage final, puis l’appareil fini est expédié dans le monde entier. 

Tout cela fait que le gros de l’impact est déjà consommé avant même que l’utilisateur ne déballe son téléphone.

Mais jusqu’où sont-ils comparables ?

Les écarts entre constructeurs sont tout aussi surprenants. Prenons par exemple Samsung et Google.

Le Galaxy S25 de Samsung affiche 42,73 kgCO₂e en phase de fabrication, contre 73,8 kgCO₂e pour le Pixel 10 de Google.  « Il y a presque un facteur deux. Cela montre que les choix industriels, les chaînes d’approvisionnement et les méthodologies de reporting sont loin d’être harmonisés », explique Alexis Normand.

Cela s’explique en partie par l’intégration verticale de Samsung, ses volumes de production massifs et une optimisation des chaînes logistiques. En comparaison, Google, acteur plus niche, dépend davantage de sous-traitants externes.

Deuxièmement, il y a le modèle économique. La production des centaines de millions de smartphones annuels permet à Samsung d’amortir et d’optimiser les processus industriels. Google, avec environ 14 millions de Pixel, les volumes ne permettent pas les mêmes gains d’efficacité industrielle.

Alexis Normand tempère toutefois : « On ne peut pas les démêler complètement sans avoir accès aux données internes de chaque fabricant. […] Les méthodologies de calcul ne sont pas identiques ». C’est le point sur lequel l’étude insiste.

Volumes de ventes : le vrai poids carbone des géants

Apple se distingue par un niveau de transparence supérieur. Seul constructeur à publier l’empreinte carbone selon la capacité de stockage (128 Go, 256 Go, etc.), il permet de mesurer concrètement l’impact supplémentaire de la mémoire flash NAND.

« On voit très clairement que passer d’une capacité à une autre ajoute plusieurs kilogrammes de CO₂e », note Alexis Normand.

À l’inverse, Samsung ne distingue pas les configurations. Google communique uniquement sur le modèle 128 Go, tandis que Xiaomi sur le 256 Go. Cette opacité, bien que pas forcément intentionnelle, complique toute comparaison rigoureuse.

L’iPhone Air, présenté comme plus léger et plus sobre, affiche 55 kgCO₂e sur l’ensemble du cycle de vie contre 64 kgCO₂e pour l’iPhone 17 Pro, soit une réduction d’environ 15 %. Un progrès réel, mais qui reste dans une logique d’optimisation incrémentale.

L’utilisation d’aluminium 100 % recyclé et l’augmentation de la part d’électricité renouvelable en fabrication (45 % contre 20 % pour l’iPhone 15) constituent des avancées concrètes. Pourtant, elles ne remettent pas en cause le cycle de renouvellement annuel.

Au-delà des chiffres unitaires, les volumes de ventes changent radicalement la perspective. Apple, avec 231,8 millions d’iPhone expédiés, générerait potentiellement 14,83 millions de tonnes de CO₂e. Google en génère 1,15 million de tonnes. 

 Un iPhone peut sembler plus « vert » à l’unité qu’un Pixel, mais l’effet volume l’emporte largement.

« Cela ne veut pas dire que les efforts d’écoconception sont inutiles, bien au contraire. Quand un fabricant qui vend 230 millions d’unités par an réduit ne serait-ce que de 3 kg l’empreinte de chaque appareil, le gain cumulé est considérable », nuance Alexis Normand.

Smartphone écologique, miser sur la durée de vie

La vraie rupture, selon Alexis Normand, passerait par des smartphones conçus pour durer 7 à 10 ans, avec une réparabilité totale et des mises à jour garanties sur toute cette période.

La solution la plus efficace sur le plan écologique reste sans conteste de prolonger la durée de vie des smartphones. Chaque appareil non fabriqué évite 50 à 80 kgCO₂e. Allonger l’usage de trois à cinq ans permet d’éviter un cycle complet de production.

Les constructeurs ont aussi progressé sur le support logiciel. Apple propose 5 à 6 ans de mises à jour, Samsung et Google annoncent 7 ans sur leurs derniers modèles. La réparabilité reste cependant un point faible, avec des coûts souvent dissuasifs.

« Un téléphone qui ne reçoit plus de mises à jour de sécurité devient un risque pour l’utilisateur et finit au tiroir même s’il fonctionne encore », rappelle Alexis Normand, CEO et cofondateur de Greenly.

Enfin, la réparabilité, mais sur ce point, le chemin reste long. Le remplacement d’un écran ou d’une batterie coûte souvent 30 à 40 % du prix d’un appareil neuf.

C’est là que la réglementation européenne joue un rôle déterminant. Le droit à la réparation, adopté en 2024, oblige les fabricants à proposer des réparations accessibles et à un coût raisonnable pendant une durée définie.

Le règlement ESPR (Ecodesign for Sustainable Products Regulation) va plus loin : il impose dès la conception des exigences de durabilité, de réparabilité et d’information environnementale. 

À terme, chaque smartphone vendu en Europe devra être accompagné d’un passeport numérique qui détaille son empreinte carbone, la disponibilité des pièces et son niveau de réparabilité.

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