Les lumières se sont éteintes à la fin de « Jay Kelly » diffusé sur Netflix, mais la dernière réplique de George Clooney résonne encore. Face à sa propre vie défilant sur écran, le héros lance, ému : « Je peux recommencer ? J’en voudrais bien un autre. »
Une demande à la fois touchante et vertigineuse. Entre regret, espoir et narcissisme, cette conclusion ouvre grand la porte aux interprétations. Plongeons dans le sens caché de ce choix final, entre cinéma et psychanalyse.
Le poids d’une étoile : dans les coulisses de « Jay Kelly »
Qu’est-ce que cela fait d’être George Clooney, ou du moins, son équivalent fictionnel ? C’est la question existentielle au cœur de Jay Kelly, le nouveau film de Noah Baumbach. Jay, interprété par Clooney lui-même, est une superstar mondiale, reconnue du bout du monde.
Pourtant, lorsqu’un passager de train lui lance : « Que répondez-vous à ceux qui disent que vous ne jouez que vous-même ? », sa réponse est lourde de sens : « Vous savez à quel point c’est difficile d’être soi-même ? Essayez donc. » Le film explore précisément cet écart vertigineux entre l’image publique et l’homme privé.
Un séisme en trois actes : deuil, rancœurs et départ
La vie dorée de Jay Kelly bascule sous une triple secousse. D’abord, la mort de son mentor, Peter Schneider (Jim Broadbent), l’homme qui l’a propulsé vers les étoiles. Cet événement le laisse orphelin et le fait douter des fondements de sa célébrité. Ensuite, la réapparition d’un vieil ami, Timothy (Billy Crudup), ravive une vieille trahison : c’est Jay qui, jadis, lui a volé le rôle qui allait lancer sa carrière.
Enfin, l’ultime coup vient de sa plus jeune fille, Daisy (Grace Edwards), qui préfère passer son dernier été à la maison en Europe avec des amis. Blessé et perdu, Jay décide de la suivre, déclenchant un voyage qui se révèlera être autant une odyssée qu’un calvaire.
L’orbite de Jay : un entourage en gravitation forcée
Jay ne voyage pas seul. Il est accompagné de son manager, Ron Sukenick (Adam Sandler), et de son attachée de presse, Liz (Laura Dern), deux figures dont la vie entière est dévouée à l’astre qu’ils servent. Alors que Jay dérape, Ron doit abandonner sa femme (Greta Gerwig) et sa fille en plein tournoi de tennis, illustrant le coût humain de cette dévotion.
Une scène poignante dans le train révèle même que Ron et Liz, autrefois amants, ont sacrifié leur histoire d’amour à cause d’une urgence professionnelle de Jay. Leur relation, et celle de tout l’entourage, pose une question centrale : peut-on exister en dehors de l’ombre d’une star ?
Face-à-face avec le passé : amours et échecs parentaux
Le voyage en Europe devient un terrain de confrontation avec les fantômes du passé. À travers des flashbacks élégamment intégrés, le film dévoile l’amour intense et sacrifié que Jay a vécu avec une actrice, Daphne (Eve Hewson), et surtout, ses échecs cuisants en tant que père.
Une session de thérapie surprise avec sa fille aînée, Jessica (Riley Keough), le confronte brutalement à ses absences répétées. Une lettre écrite par Jessica à 10 ans résume toute sa douleur : « Comment je sais que tu ne voulais pas passer du temps avec moi ? Parce que tu n’as pas passé de temps avec moi ! » En tentant de rattraper Daisy en Europe, Jay ne fait que répéter les mêmes erreurs.
Le point de rupture : quand l’image publique se fissure
En Toscane, où il doit recevoir un hommage, la crise atteint son paroxysme. Son image publique est ballottée entre un scandale d’agression (avec Timothy) et un acte de bravoure virale. Mais dans les coulisses, Jay est seul. Sa famille est absente, seul son père distant (Stacy Keach) est présent.
Écœuré par le cheesecake de son rider, épuisé, il erre dans les bois et tente un ultime appel désespéré à Jessica. La réponse est sans appel : il essaie trop tard. Pendant ce temps, Ron, au bord du burn-out, doit licencier un autre client par loyauté envers Jay, avant de réaliser avec amertume que leur relation professionnelle est à sens unique.
L’hommage et l’épilogue : la demande impossible
Lors de la cérémonie finale, entouré d’étrangers et de Ron pour la dernière fois, Jay visionne un montage de sa carrière – un habile mélange de films réels de Clooney. Sous le flux des images, il voit défiler les visages de ceux qu’il a perdus ou blessés. Dans un élan, il saisit la main de Ron. Touché aux larmes, il lance alors une réplique finale, à la fois drôle et tragique, que Baumbach avait en tête depuis le début : « Je peux recommencer ? J’en voudrais bien un autre. »
Cette demande désespérée de seconde chance résume tout le film. Jay ne pourra pas effacer le passé, mais cette prise de conscience douloureuse ouvre peut-être la voie à un avenir différent. Jay Kelly est moins une fable sur les dangers de la gloire qu’une méditation universelle sur les choix de vie, les regrets et le difficile apprentissage de soi, même – et surtout – lorsqu’on est une icône. Le film est désormais disponible sur Netflix.
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