“La Bola Negra” est un film sur Netflix qui vous prend aux tripes autant qu’il vous épuise. Les réalisateurs Javier Calvo et Javier Ambrossi signent une fresque queer traversant un siècle d’histoire espagnole, portée par une photographie somptueuse et une ambition rare.
On y suit trois personnages queer à des moments distincts, unis par la répression et l’héritage enfoui du passé. Mais à force de vouloir tout dire, tout montrer, le film s’étire et se complaît dans sa propre grandeur. Un objet fascinant, parfois déchirant, mais qui aurait gagné à se resserrer.
Trois choses méritent d’être retenues de La Bola Negra Los Javis.
- La beauté visuelle est indéniable : la photographie de Gris Jordana, les compositions inspirées de Caravage, la reconstitution des trois époques. C’est un objet cinématographique qui mérite le grand écran.
- Le scénario est trop bavard et trop long : près de 160 minutes, des dialogues qui expliquent l’action, un personnage de Glenn Close qui commente l’intrigue. Le film aurait gagné à faire confiance à ses images.
- Les performances et l’ambition portent le film : Guitarricadelafuente, Bernardeau, González, Quifes, Dueñas. Et une volonté de raconter l’histoire queer espagnole qui force le respect.
La Bola Negra : la fresque queer de Los Javis
Avec La Bola Negra, Javier Calvo et Javier Ambrossi livrent une fresque queer de 160 minutes. Ce drame espagnol traverse plusieurs époques et suit trois personnages homosexuels. D’emblée, le film impressionne par l’ampleur de ses compositions visuelles. La photographie de Gris Jordana évoque tour à tour Caravage et d’autres tableaux. Pourtant, cette ambition immense frôle parfois l’excès. De fait, Los Javis veut visiblement tout dire en un seul récit. Conséquemment, certaines scènes perdent en subtilité ce qu’elles gagnent en grandiose. Néanmoins, cette expérience reste profondément marquante et mérite clairement le grand écran.
L’intrigue : trois hommes, trois époques, un secret de famille
1932, 1937, 2017 : trois trajectoires
L’intrigue principale se déroule en 2017 avec Alberto, joué par Carlos González (Milo Quifes). Ce jeune homme découvre l’existence d’un grand-père qu’il n’a jamais connu. Parallèlement, le récit bascule en 1932 et 1937 pour suivre Carlos et Sebastián (Guitarricadelafuente). Ces deux périodes finissent par révéler ce qui relie tous ces personnages. Toutefois, la critique choisit volontairement de taire ce lien. Ce que l’on peut dire concerne Rafael Rodríguez Rapún (Miguel Bernardeau), l’amour perdu de Carlos. Ce dernier cherche à intégrer le casino de son père malgré les rumeurs sur sa sexualité. Dès lors, le terme La Bola Negra prend tout son sens. En effet, il désigne le vote qui l’exclut du cercle familial.
Le lien et la référence à Lorca
Les trois récits finissent par se rejoindre, révélant ce qui unit ces hommes à travers les générations. Le film s’inspire de quatre pages manuscrites d’une œuvre inachevée de Federico García Lorca, La Bola Negra, et de la pièce La piedra oscura d’Alberto Conejero. Lorca lui-même apparaît brièvement, comme une figure chorale qui semble deviner les triomphes et les désastres à venir de l’amour et de la guerre. C’est un hommage au poète assassiné en 1936, et une manière de rattacher le récit à l’héritage culturel espagnol.
La beauté visuelle : entre Caravage et onirisme
Une photographie picturale
Visuellement, La Bola Negra propose des images d’une puissance rare. Notamment, Los Javis s’inspirent ouvertement de Caravage pour construire leurs compositions. Ainsi, l’iconographie religieuse imprègne chaque plan sans jamais devenir décorative. De plus, la caméra de Gris Jordana capture des tableaux d’une beauté presque spirituelle. Ces séquences baignent dans une lumière picturale et un cadre soigné. Conséquemment, certaines scènes atteignent une grâce qui coupe le souffle. Le duo explore aussi le rapport entre théologie et sexualité avec une vraie audace. Toutefois, cette débauche visuelle finit parfois par écraser le propos. Bref, le film impressionne autant qu’il interroge sur ses propres excès.
L’excès comme limite
Malheureusement, La Bola Negra souffre d’un défaut majeur selon la critique. Effectivement, les dialogues expliquent sans cesse ce que les images montrent déjà. Los Javis semblent ne pas faire confiance à leur propre mise en scène. Par exemple, une scène en 2017 avec Glenn Close illustre ce problème. Son personnage d’historienne Isabelle Durand commente longuement l’intrigue. Or, cette présence explicative casse parfois l’immersion du spectateur. D’ailleurs, sa prononciation de La Bola Negra a inspiré une multitude de mèmes. Pourtant, la formule « montrer plutôt que dire » aurait largement suffi. En définitive, cette tendance à la sur-explication empêche le film d’atteindre sa pleine puissance émotionnelle.
Le scénario : un trop-plein de dialogues qui affaiblit l’émotion
Le film explique sans cesse ce que les images montrent déjà. Los Javis semblent ne pas faire confiance à leur propre mise en scène. La scène avec Glenn Close en historienne, Isabelle Durand, est citée en exemple : son personnage commente longuement l’intrigue, ce qui casse l’immersion. La formule « montrer plutôt que dire » aurait suffi. Close est méconnaissable et manifestement heureuse d’être là, mais son rôle est purement explicatif — et sa prononciation de La Bola Negra a même inspiré une multitude de mèmes.
Cette tendance à la sur-explication empêche le film d’atteindre sa pleine puissance émotionnelle. The Boston Globe parle de trois histoires qui « convergent maladroitement », avec des sauts temporels constants et des coïncidences artificielles. Vulture note que le film paraît plus fort pendant qu’on le regarde que le lendemain, quand ses ambitions semblent avoir dépassé ses réalisations.
Les performances : ce qui sauve le film de ses excès
Guitarricadelafuente, qui fait ses débuts au cinéma, incarne Sebastián avec une sincérité bouleversante. Los Javis avaient déclaré qu’ils ne feraient pas le film sans lui : « Si c’est lui qui le fait, on peut le faire. Sinon, non ». Face à lui, Miguel Bernardeau (Rafael) compose un amant tourmenté et crédible. Leur désir mutuel traverse l’écran avec une force qui crédibilise chaque regard.
Carlos González (Alberto) apporte une énergie à la fois sombre et drôle au film. Milo Quifes, dans le rôle de Carlos, fait une première impressionnante. Lola Dueñas (Teresa) est excellente dans le rôle de la mère d’Alberto. Ces performances ancrent le film dans une tragédie intime qui dépasse le simple exercice de style. Elles rappellent que, derrière les tableaux, il y a des hommes qui aiment, qui souffrent et qui cherchent leur place.
La Bola Negra n’est pas le chef-d’œuvre absolu que certains espéraient. C’est quelque chose de plus intéressant : un film ambitieux, imparfait, viscéralement personnel, qui prouve que Los Javis sont prêts à prendre tous les risques — même celui de déplaire.
Note de la rédaction : 3,5/5. La presse est très polarisée : Metacritic affiche 90 % d’avis positifs (26 critiques) mais 73 % côté spectateurs, avec des avis allant de 50/100 (Slant) à 100/100 (IndieWire). C’est un film qui divise autant qu’il fascine — et c’est peut-être là sa plus grande qualité.
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